L'œuvre et la pensée de Chaïm Perelman

La pensée de Chaïm Perelman, élaborée dans la lignée des enseignements du philosophe Eugène Dupréel au sein de l'École de Bruxelles, a fait l'objet d'un article détaillé du Pr Marc Dominicy. Dans la notice de la Nouvelle Biographie Nationale qu'il consacre à Chaïm Perelman, le Pr Robert Legros revient plus spécifiquement sur les apports de la Nouvelle Rhétorique dans le domaine juridique:

"Les deux ouvrages qui exposent l'ensemble de la doctrine connue aujourd'hui sous le nom de « perelmanisme » et qui retracent l'évolution de la pensée de Perelman depuis son essai De la Justice publié en 1945, resteront assurément, d'une part, Logique juridique, Nouvelle rhétorique (Paris, Dalloz, 1976. Traductions allemande, néerlandaise, espagnole et italienne), d'autre part, le Traité de l'Argumentation, la nouvelle rhétorique (Ed. de l'Université de Bruxelles, 1970 [Presses Universitaires de France, 1958]; 4e éd., 1983) en collaboration avec L. Olbrechts-Tyteca (traductions anglaise et italienne). Rappelons d'autres publications capitales : Rhétorique et Philosophie, 1952 (traduction italienne); Justice et Raison, 2e éd., 1972 (traductions allemande, anglaise, italienne, espagnole, néerlandaise, polonaise et hébraïque); L'empire rhétorique, 1977 (traductions allemande, néerlandaise, japonaise) ; Droit, Morale et Philosophie (Paris, L.G.D.J., 2e éd. 1976, préface de Michel Villey); Le raisonnable et le déraisonnable en droit — Au-delà du positivisme juridique (Paris, L.G.D.J., 1984, préface de Michel Villey).

L'idée fondamentale de la doctrine perelmanienne est que la logique juridique, appliquée notamment par le juge, ne se confond pas avec la logique formelle. Elle est une logique spécifique. Le droit, et spécialement le raisonnement du juge, échappe, comme d'autres sciences sociales, la morale et la philosophie, à la logique formelle parce qu'il ne se fonde pas sur des vérités certaines. Le droit n'est pas une science exacte. Le but ultime de la science juridique, qui n'est ni démonstrative ni purement rationnelle mais qui cherche à convaincre en vue de la paix sociale dans la justice, est d'aboutir à une solution raisonnable, acceptable dans le respect des valeurs au premier rang desquelles se trouve précisément la justice. Le juge «doit» non seulement décider mais motiver sa décision. Son raisonnement ne se développe pas sur le mode syllogistique car l'accord sur les prémisses fait, en droit, généralement défaut. Le procès est le signe et le reflet d'un conflit soit sur la réalité des faits, notamment quant à la preuve de ceux-ci, soit sur l'interprétation de la loi. Ce qui n'implique nullement que la décision du juge et le choix de ses motifs seraient arbitraires ou tout simplement subjectifs, c'est-à-dire sans logique.

Les motifs et la décision arrêtée doivent sinon convaincre more geometrico, du moins persuader des «auditoires» particuliers (les parties, les juges supérieurs, le monde des juristes) que la décision est raisonnable, juste, acceptable. À cette fin le juge doit raisonner, argumenter suivant les enseignements de la rhétorique, connue depuis l'Antiquité, réaffirmée à la Renaissance mais délaissée au XIXe siècle par le positivisme juridique qui voulait identifier le droit avec la loi. La logique juridique, non formelle, n'en est pas moins rationnelle en ce sens qu'elle puise sa source dans la raison. Une logique du raisonnable qui permet d'harmoniser les décisions judiciaires : celles fondées sur le texte de la loi, après l'affirmation, souvent critiquable d'ailleurs, que ce texte est clair, et celles qui invoquent le but de la loi, l'intention du législateur, l'intérêt général, la conception fonctionnelle du droit, sa cohérence nécessaire, sa complétude, l'équité, la nature des choses, le précédent, la coutume, les principes généraux, la lacune à combler, l'antinomie à résoudre. C'est l'ordre de la pensée que nous apporte précisément la nouvelle rhétorique de Perelman, au service d'une logique conçue dans le souci du juste, du raisonnable, de la paix judiciaire. Les juristes aspiraient au changement après le règne des codes, la profusion d'une sociologie ambitieuse, l'échec du droit naturel métaphysique et des prétendues certitudes que devait leur fournir la logique formelle.

Le perelmanisme se distingue donc du positivisme, du raisonnement purement cartésien applicable dans les sciences exactes, notamment les mathématiques, considérant presque pour faux tout ce qui n'est que vraisemblable et comme seules rationnelles les démonstrations qui, à partir d'idées claires et distinctes, sans le moindre flou, transforment tout jugement en axiome susceptible de convaincre l'auditoire universel. Si le perelmanisme rejette l'idée d'un droit naturel au sens classique, un droit naturel métaphysique «venant d'en haut», en revanche, et en communion d'idées avec Paul Foriers, il propose la reconnaissance d'un droit naturel «positif », dégagé de la pratique judiciaire dans le respect des valeurs confronté aux nécessités de la vie sociale. Le perelmanisme se détache aussi, et tout autant, du raisonnement des sciences expérimentales, inductives, où l'accent est mis sur la conformité aux faits. On ne dégage pas la règle de la constatation du réel : ce qui «est» ne révèle pas ce qui «doit être», comme si l'élaboration du droit était un phénomène de pure observation, étranger aux aspirations de l'homme. […]

Le Traité de l’Argumentation énonce les techniques argumentatives, leur nature, l'interaction des arguments, et n'hésite pas à reconnaître qu'en droit même l'argument d'autorité a sa valeur : la tradition, la coutume, le précédent, la doctrine. Le juge doit argumenter notamment pour combler les lacunes, résoudre les antinomies, interpréter les notions confuses : trois domaines qui furent l'objet de recherches approfondies au Centre de Logique. On dit que le juge est lié par la loi, qu'il est l'organe, le serviteur de la loi, serviteur fidèle. […] Perelman n'a jamais admis qu'un droit positif serait valable même s'il est injuste : « les événements qui se sont passés en Allemagne après 1933 — écrit-il — ont montré qu'il est impossible d'identifier le droit avec la loi ». Les juges allemands ont refusé d'appliquer les lois d'inspiration nazie et restées théoriquement en vigueur, dans l'immédiat après-guerre. Perelman pourra écrire : « La supériorité de la pensée juridique sur la pensée philosophique c'est que contrairement à celle-ci, qui peut se contenter de formules générales et abstraites, le droit est obligé d'envisager la solution des difficultés qui apparaissent quand il s'agit d'appliquer ces formules générales à la solution de problèmes particuliers ».

Dans la pensée de Perelman, la notion d'«auditoire» joue un rôle capital : auditoire universel, auditoires particuliers. Il en expose les raisons : «L'argumentation étant essentiellement adaptation à l'auditoire, une connaissance de celui-ci s'avère indispensable. Dans la mesure où le juge recherche une solution acceptable pour les plaideurs, ses supérieurs et l'opinion publique éclairée, il doit connaître les valeurs dominantes dans la société, ses traditions, son histoire, la méthodologie juridique, les théories qui y sont reconnues, les conséquences économiques et sociales de telle ou telle prise de position et de l'équité dans une situation donnée». Il insiste sur l'extrême sensibilité aux valeurs, sur une justice qui vise au consensus, sur la paix judiciaire, sur le respect de l'adage Audiatur et altera pars. Non pour dominer mais pour tenter de faire admettre. La rhétorique proposée par Perelman est qualifiée de « nouvelle ». Nouvelle, en quoi ? Il l'expose dans l’Introduction de son Traité : « L'objet de la rhétorique des Anciens était, avant tout, l'art de parler en public de façon persuasive : elle concernait donc l'usage du langage parlé, du discours, devant une foule réunie sur la place publique, dans le but d'obtenir l'adhésion de celle-ci à une thèse qu'on lui présentait. On voit par là que le but de l'art oratoire, l'adhésion des esprits, est le même que celui de toute argumentation. Mais nous n'avons pas de raison de limiter notre étude à la présentation d'une argumentation par la parole et de limiter à une foule réunie sur une place, le genre d'auditoire auquel on s'adresse ».

Finalement on pourrait résumer la pensée juridique de Perelman en constatant que sa doctrine redonne la force de l'analyse philosophique à l'aphorisme pragmatique : le droit n'est pas une science mais il y a une science du droit. Perelman a ranimé l'idéal de justice, la cause des droits de l'homme, de la liberté, de l'égalité; il a contribué largement au nouvel intérêt manifesté à l'égard de la philosophie du droit, spécialement à la logique juridique. Polonais arrivé en Belgique en 1925, Perelman devint, dans sa patrie d'adoption, un grand citoyen, un éminent professeur, un penseur au rayonnement universel, dont la doctrine eut une influence incontestable sur l'évolution du droit — spécialement de la jurisprudence — en Belgique et à l'étranger et dont l'œuvre immense et originale fait honneur à l'université et au pays".

Source : Legros Robert, « Chaïm Perelman », ds. : Nouvelle biographie nationale, t. IV, 1997, p. 293.

 

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